FILM INSTITUTIONNEL OU FILM DE PROPAGANDE ?

Publié le par SEB apprend à faire des films

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Il y a quelques années, j'ai fait un stage dans une boîte de production audiovisuelle. Un de ses clients : la Confédération des artisans bouchers. La mission : réaliser un film sur le métier de boucher. Le but du film : être projeté dans les écoles pour inciter les élèves à devenir artisan boucher.

 

Le jour de mon arrivée, le film est presque terminé. On me le montre.

Le métier est présenté à travers le portrait d'un boucher, Eric. Eric a 26 ans et bonne allure. Sa boucherie est remplie de monde. Derrière son comptoir, il est rapide, efficace et très dynamique. Il a un bon mot pour chaque client. Il a de l'humour. Face à la caméra il est à l'aise. Il s'exprime bien.

Il a un bon salaire.

La semaine terminée, le weekend commence. Eric présente son chez-lui. Il montre un souvenir du Sénégal, sa collection de DVD, et son grand écran plat. Puis il va faire du karting.

Eric : « C'est génial ça le karting ! »

Etc.

Pour finir sur une séquence émotion. Le cheval d'Eric.

Eric : « Ça c'est tout l'amour du monde. »

Le message est clair : la vie de boucher, c'est trop la classe !

 

Il manque un plan où Eric fait ses comptes. On me demande d'aller le filmer. Je prépare la caméra.

La directrice de production : « En vrai il fait ses comptes sur un cahier, mais ça rend pas bien à l'image. Tu vas plutôt le filmer sur mon MacBook Pro. »

Elle prend son MacBook Pro et nous partons en voiture.

Moi : « Nous allons chez lui ? »

La directrice de production : « Non. Nous allons chez ses parents. Ils ont un super appart. »

 

Nous arrivons chez les parents d'Eric. Je filme Eric assis dans la salle de séjour de ses parents, en train de faire ses comptes sur le MacBook Pro de la boîte de prod.

Je remballe le matos et nous discutons.

Eric m'explique que le métier de boucher est très dur. Il se lève tous les jours à 3 h du matin, il finit à 20 h. Il travaille le weekend. Il n'en peut plus. Il songe à changer de métier.

Eric : « Avant j'étais technicien, et franchement, c'était nettement mieux. Au moins j'avais une vie. »

 

Nous revenons à la boîte. Le montage est achevé. Une version du film est envoyée à la Confédération des artisans bouchers. Celle-ci demande des changements :

  • Lors de la séquence « recherche de viandes chez le grossiste », Eric dit qu'il se lève tôt pour choisir les meilleurs morceaux de viande. Il faut retirer ! Ne pas dire qu'il se lève tôt !

  • Il y a des gros plans de viande. Il faut retirer ! La viande en gros plan, c'est pas glam !

  • Etc.

La boîte de prod s'exécute. Le client payeur est roi !

 

Le film est terminé. Le contraste entre ce qu'il montre et ce que m'a dit Eric est flagrant.

 

00:29.

Voix off : « Bienvenue chez Eric, un nouveau boucher, heureux. »

Pourtant.

Eric m'a dit qu'il n'en pouvait plus de ce métier.

 

2:17.

Voix off : « Mais à quoi ressemble un weekend de boucher lorsqu'on a 26 ans ? Réponse ! »

La réponse :

Eric montre sa grande télé et ses DVD.

Eric fait du karting.

Fin de la séquence.

Pourtant.

Eric m'a dit qu'il travaillait le samedi et le dimanche.

 

2:43.

Voix off : « Son activité ne l'empêche pas d'avoir des loisirs. »

Pourtant.

Eric m'a dit qu'il n'avait plus de vie.

 

Tout ça amène à se poser des questions.

2:22.

L'appart d'Eric est-il vraiment l'appart d'Eric ?

2:43.

La Mercedes que conduit Eric est-elle la sienne ?

Etc.

 

On retiendra la phrase de la voix off : « Des clients qui le considèrent presque comme un membre de leur famille. »

 

Pour voir le film, cliquez sur l'image !

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Pour conclure.

Le film est diffusé.

Risque :

En voyant le film, les jeunes penseront : « Waouh ! Boucher, c'est trop la classe ! »

Donc ils feront des études pour devenir boucher.

Donc ils deviendront bouchers.

Puis ils réaliseront qu'il y a d'autres métiers plus faciles. Qui ne demandent pas de se lever tôt. Qui ne demandent pas de travailler le weekend.

Et ils changeront de métier.

Donc la société aura perdu plein d'argent à les former, pour rien. Et eux auront perdu plein de temps.

Ne faut-il pas mieux dire ce qui est, dès le début ?

 

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Xavier 02/05/2011 21:43


C’est consternant de voir le peu d’honnêteté qu’il y a derrière ce film institutionnel et ça interroge réellement sur celles des films institutionnel en général. Merci pour ton témoignage !! : )


faustin 19/04/2011 23:24


Il est vrais que entre film de propagande et film institutionnel la frontière est mince. Je pense que cela dépend surtout de ce que cherche la (ou les) personne(s) qui commande le film. Mais il
est
claire que le manque d'honnêteté du client ne lui sera que négative.


Yume 17/04/2011 22:19


Oui, complètement d'accord. C'est vraiment nul de faire ca, pour l'individu et pour la société, mais je suis d'accord avec le commentaire de Rajiv sur Facebook, je pense que si après avoir vu cette
vidéo un type se dit "Cool, je vais faire boucher", il fera quand même des recherches parallèles et là il verra si ca lui plait ou pas. Surtout que les infos sont simples a trouver avec
internet.

Mais enfin ... Ça pose quand même plein de questions sur tous les films institutionnels qu'on a pu voir ... Je me doutais bien que deux ou trois trucs étaient fake mais tout ca ... J'aurais jamais
imaginé.